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Par Koïchiro Matsuura,
Directeur général de l'UNESCO
La population mondiale vit
trois transitions uniques. Avant l'an 2000, les jeunes ont toujours été
plus nombreux que leurs aînés: depuis quelques années, c'est
l'inverse. Jusqu'à 2007, les ruraux l'emportaient en nombre sur les citadins.
À partir des années qui viennent, ce sera l'inverse. Depuis 2003,
la majorité des hommes vivent dans un pays ou une région du monde
où la fécondité est inférieure à 2,1 enfants
par femme, niveau qui permet le strict remplacement des générations.
La fécondité médiane est passée en 50 ans de 5,4
enfants à 2,1.
L'avenir de la population
mondiale sera marqué par six évolutions majeures, dont nous venons
de discuter aux Entretiens du XXIe siècle organisés par Jérôme
Bindé à l'UNESCO sur le thème «Population: de l'explosion
à l'implosion?».
La croissance de la population
au cours de la seconde moitié du XXe siècle aura été
l'un des événements majeurs de l'histoire. Même si elle
ralentit, cette croissance considérable est loin d'être achevée.
D'ici à 2050, la population mondiale, qui est aujourd'hui de 6,6 milliards,
pourrait atteindre 9,2 milliards, selon l'hypothèse moyenne des Nations
unies.
Cette croissance ralentit
fortement, du fait de la transition démographique. Son accélération
au Sud -- même en Afrique, on en perçoit les premiers signes dans
nombre de pays -- montre bien qu'il n'y a pas de fatalité dans les problèmes
de population. Le XXe siècle aura été pour l'homme celui
de l'apprentissage de son destin: après avoir différé la
mort, l'être humain en vient à maîtriser la vie, en choisissant
un nombre d'enfants conforme à ses souhaits.
Certes, le déclin
de la fécondité reste très inégal selon les régions
et les pays. Il est en proportion avec l'éducation, le niveau de formation,
notamment celui des filles, et le développement. Pourtant, la transition
démographique a aussi lieu dans nombre de pays où les femmes n'ont
qu'un accès limité à l'éducation et au marché
du travail: selon les démographes, ce sont les écrans de télévision
qui ont promu une nouvelle compréhension de la condition féminine
et une certaine idée de la liberté.
Pays en développement
La quasi-totalité
de l'accroissement de la population, d'ici 2050, aura lieu dans les pays en
développement. C'est donc à un bouleversement de la «carte
démographique» que l'on va assister. Alors qu'en 1950 la population
du Sud représentait à peu près le double de celle du Nord,
c'est 86 % de la population mondiale qui vivra en 2050 dans le Sud!
Si les tendances actuelles
se poursuivent, la totalité de l'accroissement de la population, d'ici
2050, aura lieu dans les villes. La révolution urbaine en cours est titanesque:
il va falloir édifier en moins d'un demi-siècle l'équivalent
de 3000 villes d'un million d'habitants!
De profondes inégalités
affectent en outre la population mondiale: la population humaine est d'abord
très inégalement répartie, 10 % des terres émergées
accueillant plus de 60 % des habitants de la planète. Quant à
l'espérance de vie à la naissance, elle varie encore presque du
simple au double entre les pays les plus avancés et certains des pays
les plus pauvres, tels que la Sierra Leone ou l'Afghanistan. La mortalité
infantile a considérablement diminué: mais sa réduction
a été bien plus lente dans quelques pays d'Asie et surtout en
Afrique.
Un dernier déséquilibre
et dernière inégalité va peser lourd: le vieillissement,
qui résulte du déclin de la fécondité et de la hausse
de l'espérance de vie. Il affectera très différemment les
sociétés. En 2050, près d'une personne sur trois aura plus
de 60 ans dans le Nord et ce sera une personne sur cinq dans les pays en développement.
Au Nord, un spectre hante
les sociétés vieillissantes: la dépopulation qui pourrait
gravement affecter, faute de compensations migratoires, nombre de pays au cours
des prochaines décennies. De plus, les pays les plus riches risquent
de connaître une perte de dynamisme global, ainsi que des problèmes
de relations entre générations, de financement des régimes
de sécurité sociale et de retraites et d'éthique (faudra-t-il
prolonger au maximum la vie ou assurer à tous une vieillesse de qualité?).
Au Sud se posera une question
cruciale: comment répondre au vieillissement quand font défaut
les systèmes de protection sociale fondés sur l'État providence
(assurance maladie, systèmes de retraite) et quand, du fait de la modernisation
et de l'urbanisation, les solidarités sociales et familiales se délitent?
Mais d'ici à quelques
décennies, c'est l'ensemble de la population mondiale qui pourrait lentement
imploser, car il n'y a pas la moindre raison de croire que la chute de la fécondité,
une fois amorcée, s'arrêtera comme par miracle au niveau de remplacement.
Que de défis à
relever en attendant -- et j'ai à peine évoqué celui des
migrations internationales -- en matière de sécurité alimentaire,
d'emploi, de lutte contre la pauvreté, de santé publique, de logement,
d'infrastructures, d'environnement et de promotion d'un développement
durable!
Le défi de l'éducation
Dès 1795, Condorcet
a eu l'extraordinaire intuition que le danger de la surpopulation, où
il voyait le risque d'une «diminution du bonheur», pouvait être
maîtrisé grâce à une hausse de la productivité,
à une meilleure gestion et prévention des déchets et à
un essor de l'éducation -- notamment celle des filles. Face aux menaces
que la population fait peser sur l'environnement, Condorcet avait déjà
anticipé la «dématérialisation» de la croissance:
«Le même produit de l'industrie, écrivait-il, répondra
à une moindre destruction de productions premières, ou deviendra
d'un usage plus durable.»
Devant ces défis,
où sont les priorités? Seul l'essor d'authentiques sociétés
du savoir nous permettra de faire face tant à l'accroissement de la population
qu'à son vieillissement. Promouvoir une croissance équitable et
un développement fondé sur l'intelligence, la science, les technologies,
modifier nos styles de vie et nos modes de production et de consommation seront
d'absolues nécessités. Mais la priorité des priorités
sera bien sûr l'éducation.
L'éducation de base
d'abord, et notamment celle des filles, car c'est le meilleur contraceptif.
Selon une étude, dans certaines régions où les filles sont
exclues de l'enseignement secondaire, une femme a en moyenne sept enfants. Lorsque
le taux d'inscription des filles passe à 40 %, cette moyenne descend
à trois enfants.
Mais l'éducation
pour tous tout au long de la vie devra aussi se voir reconnaître une priorité
essentielle, car c'est elle qui est la réponse au vieillissement des
populations et à l'élévation de l'espérance de vie.
Devant l'obsolescence croissante des savoirs, la nécessité de
se recycler et de changer de métier, l'impératif de rester «en
forme», la demande d'éducation va de plus en plus s'étaler
tout au long de l'existence. C'est au fond une bonne nouvelle: certes, la population
mondiale va vieillir, mais l'être humain restera jusque tard dans sa vie
dans une position de jeunesse symbolique puisqu'il ne cessera d'apprendre.